AccueilDroit et chiffreSophie Caïs : « On est plus intelligent ensemble »

Sophie Caïs : « On est plus intelligent ensemble »

Me Sophie Caïs prendra ses fonctions de bâtonnier du barreau de Toulon au 1er janvier, pour un mandat de deux ans. Une fierté pour cette avocate engagée au service de ses pairs, férue de réflexion et d’organisation collectives.
Sophie Caïs : « On est plus intelligent ensemble »
O. Réal - « Je souhaite du débat, de l’interaction, des commissions de réflexion, une émulation intellectuelle… », confie Me Sophie Caïs, futur bâtonnier de Toulon.

Droit et chiffreVar Publié le , Propos recueillis par Olivier REAL

TPBM : Quel est votre parcours ?
Sophie Caïs : J’ai prêté serment le 1er avril 1998 à Paris après des études à Toulon et Aix-en-Provence, notamment en droit français et anglo-américain. J’ai débuté au barreau de Paris, avec l’envie de vite revenir à Toulon, en l’occurrence en 2000. J’ai été associée une première fois en 2006, puis j’ai rejoint Laurent Chouette et Frédéric Peysson pour fonder le cabinet Kalliste en 2015. Avec l’arrivée d’Elisabeth Recotillet en 2017, nous sommes quatre associés. Je n’ai pas de spécialité mais une activité dominante en droit de la famille et droit social, avec un intérêt pour les contentieux dans lesquels il y a de l’humain.

La montée en puissance des MARD (Modes alternatifs de résolution des conflits) doit vous satisfaire sur ce volet.
J’ai effectivement une véritable appétence pour ces modes alternatifs. Il s’agit d’une bonne approche et d’un changement complet de paradigme qui paraît inévitable au regard des délais d’instruction, lesquels s’allongent bien plus encore avec la crise Covid. Cette nouvelle donne fera la différence demain entre les avocats, avec une préférence pour ceux qui réussiront à obtenir plus rapidement que les autres une solution, plus encore que de gagner ou perdre ! Il faut pour cela que les avocats acceptent de se former afin d’impulser la dynamique. A Toulon, trop peu le sont. A tort, puisque il est acquis désormais dans la juridiction que les dossiers passés par l’amiable feront l’objet d’un audiencement prioritaire, quand bien même la tentative a échoué. Il faut au moins essayer.

L’enchaînement est tout trouvé avec le barreau de Toulon. A quand remonte votre engagement et pourquoi ?
Je me suis impliquée dans la vie du barreau en 2008/2009, forte d’une dizaine d’années de barre et d’une certaine expérience. J’ai été portée sur les fonts baptismaux de cet engagement par le bâtonnier Laurent Coutelier, alors qu’il y avait relativement peu de femmes engagées à ce moment-là. Pourquoi ? Parce que j’aime le groupe. Depuis toujours, j’aime aussi l’idée que l’on est plus intelligent ensemble. Les premières années, j’ai été dans l’observation, dans l’écoute, dans la compréhension des rouages, pour mieux agir ensuite. J’ai rejoint notamment la commission famille, je fais partie aussi du conseil de l’ordre… 

Tout ceci est suffisant pour aller vers le bâtonnat ou faut-il quelque chose de plus ?
Cela faisait quelques années que l’on me disait, dans mon entourage, au barreau, que cette fonction m’était destinée. L’idée a fait son chemin dans ma tête, de même que l’envie d’insuffler ce que je pense, d’aider les autres et ma profession. J’en suis ravie, même si cela m’a coûté une fortune d’éliminer la concurrence (rires).

Justement, est-ce confortable ou frustrant d’être seule en lice pour cette fonction ?
Les deux. C’est confortable car il y a la garantie d’être élue. C’est frustrant car il n’y a pas de débat. Or, quand on est avocat on aime la confrontation des idées. C’est inquiétant aussi car on se demande quelle sera la mobilisation le jour du vote. J’ai été rassurée de constater que plus de 300 consoeurs et confrères se sont déplacés. Sur un peu plus de 500 avocats, c’est satisfaisant. Ce n’est pas une première d’ailleurs, puisque cela c’est déjà produit trois fois. La crise Covid peut expliquer pour cette dernière élection les réticences, le recentrage de chacun sur ses priorités aussi peut-être. Je suis dans cette période de ma vie structurée professionnellement et personnellement pour assumer cela.

Vous êtes la première femme bâtonnier en près de 200 ans de barreau de Toulon. Abordons le sujet si vous le voulez bien en vous faisant réagir à cette phrase de Françoise Giroud, prononcée il y a plus de 50 ans : « La féminité n’est pas une incompétence. Elle n’est pas non plus une compétence. »
Je suis entièrement d’accord ! Je n’ignore pas que cela constitue un événement, mais j’espère, ou plutôt je suis convaincue que c’est pour ma valeur. Nous fonctionnons différemment des hommes, certes, mais dans nos activités comme dans cette fonction c’est la compétence qui prime, bien évidemment. Il est vrai que pour le bicentenaire du barreau (le 18 novembre 2022) c’est un beau symbole, qui plus est alors que les femmes sont majoritaires au barreau, mais allons au-delà de toutes ces considérations. Globalement, je souhaite du débat, de l’interaction, des commissions de réflexion, une émulation intellectuelle, rendre les avocats plus présents dans la cité également.

Autre considération d’importance, quel est l’état des lieux de la juridiction après plus d’un an de fonctionnement en mode dégradé de crise ?
Il y a un dialogue de qualité dans notre juridiction, entre les tribunaux, le barreau, le bâtonnier en exercice Jean-Michel Garry, qui est d’autant plus essentiel dans l’adversité. La présidente du tribunal judiciaire est à la manœuvre pour réduire les délais. Elle a pris la mesure de la problématique et s’est donnée les moyens de résorber le stock d’affaires en cours. C’est indispensable pour la profession comme pour le justiciable qui est grandement pénalisé. De nouvelles dispositions seront mises en place à la rentrée. La période est difficile pour les jeunes avocats. Ils ont été consécutivement très solidaires au moment de la grève des avocats et très touchés par la réduction d’activité liée à la crise. Ils ont pensé collectif avant tout et ont été particulièrement impactés. A ce propos, beaucoup d’entre eux sont fragilisés et ne le disent pas. Je considère de mon devoir de futur bâtonnier d’être à leur écoute, accessible, y compris en leur disant qu’il faut parler, demander de l’aide avant qu’il ne soit trop tard. Le simple fait de tendre la main, de poser le regard sur leurs problématiques, de se rendre disponible, peut changer beaucoup de choses.

Dernier sujet, plus prospectif, la cité judiciaire de Toulon à la gestation de laquelle vous allez être partie prenante.
Au cours de mon mandat va se matérialiser le concours d’architecte. Nous sommes d’ailleurs consultés sur l’aménagement du palais et la place des avocats en la matière. Plusieurs défis vont être à relever durant les travaux, comme relogement des personnels de justice, des salles d’audiences, des greffes, des juges… Les conditions seront ensuite bien meilleures pour tout le monde, à condition d’éviter les erreurs faites ailleurs. Cela nous engage durant des décennies, et plus encore nous, avocats installés ici. Nous passons potentiellement 40 ans de notre vie professionnelle dans ces lieux de justice contre quelques années à peine pour les juges. Il nous importe donc beaucoup d’y être bien. 

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