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Marseille : la Ville veut abattre le mur de la dette

Ce 2 février, Benoît Payan a dévoilé face à la presse les conclusions de l'audit des finances communales réalisé par le cabinet Deloitte. Sans surprise, les experts de la firme britannique dressent un diagnostic proche de celui des magistrats de la chambre régionale des comptes fin 2019. Marseille est très lourdement endettée. Et la gestion de son patrimoine n'a pas été exemplaire. Malgré cette réalité, le maire entend serrer les boulons en chassant le gaspillage. Une rigueur qui doit permettre à la municipalité de mettre en œuvre les priorités affichées durant la campagne. Avec le soutien espéré de l'Etat et de l'Europe...
Marseille : la Ville veut abattre le mur de la dette
W. Allaire - Le maire de Marseille Benoît Payan a présenté à la presse les résultats de l'audit financier réalisé par le cabinet Deloitte & Associés.

TerritoiresBouches-du-Rhône Publié le ,

Quinze mois après un rapport de la chambre régionale des comptes (CRC) qui pointait la dérive des finances de la Ville, le nouveau maire (PS) de Marseille, Benoît Payan a présenté ce 2 février les résultats de l'audit financier réalisé par le cabinet Deloitte & Associés. Alors que la crise sanitaire paralyse l'activité d'une partie de la société et pèse sur les finances des collectivités (un coût estimé à 100 M€ pour la Ville), les conclusions de ce nouvel état des lieux sont, sans surprise, dans le droit fil de celles des magistrats de la CRC : les finances de la deuxième ville du pays sont dans le rouge écarlate. Malgré la note « A+ » délivrée par l'agence Strandard's & Poors, « les caisses sont vides », soupire le successeur de Michèle Rubirola. Entre Deloitte, la CRC et S&P, l'analyse diffère du tout au tout. La dette qui pèse 1,54 milliard d'euros fin 2020 atteint un niveau record. Un boulet que la CRC avait déjà décrypté par le menu fin 2019. « Ce ne serait pas si grave si nos écoles étaient neuves, nos piscines modernes, nos bibliothèques nombreuses et notre fonctionnement bien géré... », égrène l'édile.

Une épargne nette négative

Mais, à l'en croire, il y a loin de la coupe aux lèvres. A l'instar des écoles dont l'état de délabrement de certaines laisse songeur, la gestion de la précédente municipalité de Jean-Claude Gaudin aurait été calamiteuse.

« Pendant très longtemps, la majorité sortante faisait simplement état de l'épargne brute. Et effectivement, notre épargne brute était plutôt dans la norme. Mais le problème, c'est que l'épargne brute ne prend pas en compte le poids de la dette. Si on calcule non pas l'épargne brute, mais l'épargne nette, celle qui nous sert à investir, là, la situation est catastrophique. Avec un budget de 1,5 milliard d'euros, ce qu'il nous reste dans les caisses, c'est à peine 13 millions d'euros en 2019, soit un niveau très en dessous du seuil d'alerte », observe Benoît Payan.

Et de dénoncer carrément « un véritable scandale financier » avec une situation qui s'est encore dégradée en 2020, le niveau d'épargne nette étant passé sous la ligne de flottaison. Marseille rembourse chaque année 46 millions d'euros d'intérêt de la dette, « un montant qui correspond aux intérêts cumulés des six plus grandes villes françaises ».

Bref, l'héritage de la mandature Gaudin serait aussi lourd qu'un âne mort. « L'ancienne municipalité nous a laissé des caisses vides, une dette qui plombe chaque année le budget de la ville et malgré cela une ville où les équipements ont été laissés à l'abandon », s'étrangle le maire.

L'équipe précédente aurait dépensé l'argent à tort et à travers. Sans penser aux priorités quotidiennes. « D'autres villes sont endettées. Nice, par exemple, à une épargne nette inférieure à celle de Marseille. Mais quand on se promène à Nice, on se rend bien compte que cette dette a servi à construire des équipements publics. Quand on va à Paris ou à Lyon, on voit des villes dans lesquelles, quelle que soit leur couleur, les dirigeants ont décidé d'investir pour les habitants dans de vrais projets structurants ».

Une gestion du patrimoine à la petite semaine ?

Dans leur diagnostic, les experts de Deloitte ont repris à leur compte les critiques émises par la CRC notamment le laxisme de la gestion par la Ville de son patrimoine foncier et immobilier. « Nous avons laissé notre patrimoine pourrir sur pied, nous l'avons cédé à vil prix. Nous avons même poussé l'absurdité jusqu'à payer des loyers inutiles ou des travaux à la place des propriétaires », s'étrangle l'élu. Et de citer l'exemple de la location d'un plateau de l'immeuble Carré Gabriel, dans les quartiers nord, au cœur de l'ancienne zone franche (14e) pour des nèfles. « Pendant deux ans, la Ville a payé un loyer d'un étage entier vide de 1 245 m2. Les services qui les occupaient avaient déménagé mais la municipalité n'avait pas résilié le bail ». Coût de la douloureuse : 1,16 million d'euros.

Autre fiasco : le controversé programme immobilier de la Corderie. Benoît Payan rembobine : « Pour construire cet immeuble, le promoteur, Vinci, a détruit la sortie de secours de l'une de nos écoles : et là les bras m'en sont tombés, nous avons racheté son propre terrain sur lequel était situé cet escalier de secours. Et qui a-t-on choisi pour reconstruire l'escalier cassé par Vinci ? Je vous le donne en mille : Vinci. Rachat du terrain, plus escalier de secours, plus réaménagement intérieur, coût total de l'opération pour les contribuables marseillais : 1,4 million d'euros. Invraisemblable cadeau ! Sans compter le million d'euros supplémentaire injecté pour aménager les abords du site massacrés par le chantier. C'est au total 2,4 millions d'euros que les Marseillais ont dû dépenser pour réaliser un immeuble privé, en plein centre-ville ».

Autre exemple glaçant : le palais de la glisse de la Capelette (rebaptisé depuis « Palais omnisport Marseille Grand-Est »). Cet équipement a coûté 50 millions d'euros, « soit le prix de trois piscines ou de neuf bibliothèques ». Mais surtout « le double de la patinoire de Strasbourg, d'une jauge similaire ». Une facture à laquelle il faut ajouter les 1,5 millions injectés dans son entretien. « C'est un peu la piste de ski de Dubaï. Un luxe qui en fait la patinoire la plus chère du monde », s'étrangle encore le maire.

La facture des JO 2024 ramenée à 10 M€ ?

En matière sportive, la Ville ne tient pas la forme olympique. Benoît Payan adresse un autre carton jaune à son prédécesseur pour le manque de fermeté dont il a fait preuve dans la négociation avec l'Etat pour la prise en charge du chantier d'aménagement de la Marina du Roucas Blanc qui doit accueillir les compétitions de voile des Jeux Olympiques 2024. « Pour les JO, le constat est limpide : l'ancienne municipalité avait prévu d'investir 45 millions d'euros au total. Sur cette somme, les Marseillais allaient payer 90% de leur poche, là où les Parisiens n'en payaient que 15%. Hors de question de payer plus cher que d'autres villes pour accueillir un événement qui rayonne bien au-delà de notre territoire. Je veux que la Ville paie 10 millions d'euros pour accueillir ces épreuves. Je sais que c'est possible ! », martèle l'élu.

Dans la catégorie argent défenestré, Benoît Payan a ensuite déroulé une série de dépenses bling-bling : la participation au salon international de l'immobilier commercial à Cannes (le « Mapic ») : 180 000 euros pendant dix-huit ans, soit « trois millions d'euros pour trois jours sur la Croisette [sic] ». L'achat d'un corbillard limousine à 116 788 euros, qui a roulé « 2 200 km en cinq ans, ça fait cher du kilomètre ![re-sic] » ; « le Redbull Crashed Ice ou encore les 195 000 euros versés au groupe Endemol pour l'accueil du concours Miss France en décembre 2019 [re-re-sic] ».

Nécessaire lissage

Alors comment bâtir un budget et continuer à investir quand tous les clignotants sont au rouge ? « Nous allons arbitrer en comptant sur le temps long, en mettant en perspective notre action sur 2 ans, 3 ans, 6 ans : en lissant les investissements », explique Benoît Payan. Un lissage qui concerne au premier chef le milliard annoncé pour la rénovation des écoles.

La Ville va également chasser le gaspillage : exit l'accessoire, le superflu, le bling-bling... « Désormais, chaque euro utilisé sera un euro utile », promet le maire.

Les opérations programmées seront passées au peigne fin. Celles qui ne cadrent pas avec la nouvelle feuille de route municipale seront remises en cause : « S'il le faut, nous verserons des dédits plutôt que d'investir des centaines de millions ».

Avis aux promoteurs à qui l'équipe précédente « avait donné les clefs de la ville [sic] » : le temps où la municipalité prenait seule en charge le coût des équipements publics dans les grandes opérations d'aménagement est révolu. « Les promoteurs sont les bienvenus. Mais il faudra qu'ils contribuent au financement des équipements », avertit l'édile. Une invitation qui séduira certainement les intéressés...

Le redressement passera aussi par la recherche de soutiens à l'extérieur. « Nous allons utiliser tous les leviers disponibles, aller chercher l'argent à Bruxelles comme à Paris. Ce n'est pas de l'aide, c'est de la justice, car Marseille assume seule des charges de centralités mirobolantes. Elle ne mérite pas moins de solidarité nationale que les autres ».

Investir 1,5 milliard d'ici 2026

Autre piste plus classique : l'ingénierie financière. Sur ce plan, Joël Canicave, annonce avoir engagé des négociations avec les banques pour renégocier les intérêts des emprunts. « Les premiers accords vont nous permettre d'économiser 4 millions d'euros de remboursement en 2021 », se félicite l'adjoint aux finances.

Dernier levier : la rationalisation de la gestion du patrimoine bâti. Mathilde Chaboche, l'adjointe à l'urbanisme cite le cas des 39 immeubles dégradés du parc communal dont l'entretien coûte chaque année 9 millions d'euros à la Soleam. Une gestion plus rigoureuse devrait permettre de réaliser quelques économies substantielles.

Le constat dressé, reste le plus important : la nouvelle stratégie d'investissement. Benoît Payan et Joël Canicave l'ont renvoyé au vote du prochain rapport d'orientation budgétaire. L'adjoint aux finances a avancé la volonté d'investir 1,5 milliard d'euros durant toute la mandature. Soit 350 millions de plus que la somme engagée par la précédente municipalité. L'ambition paraît un brin ambitieuse compte tenu de l'état des finances communales... et de l'absence d'alignement des planètes institutionnelles. Optimiste, Mathilde Chaboche affiche une conviction : « Tout bon projet trouve son financement. » Une affirmation proche de celle brandie en son temps par Laurent Théry, le préfet délégué chargé de plancher sur la mise en orbite de la métropole Aix-Marseille-Provence. En 2013, l'urbaniste affirmait que « lorsque l'on a un projet, on trouve les financements, qu'ils soient publics ou privés... » Huit ans et une métropole plus tard, les deux manquent cruellement. Sans que l'on soit véritablement en mesure de dire qui de la poule et de l'œuf... ?

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