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Le BTP 83 fait de la résistance créatrice

La Fédération du BTP du Var organisait à Toulon ses "Rencontres de la construction" sur le thème "Entreprises du BTP : attention fragile !". L'occasion pour son président Philippe Donat de revenir sur la crise traversée par les entreprises du BTP, tout en mettant en avant des solutions pour en sortir.
Le BTP 83 fait de la résistance créatrice

EconomieVar Publié le ,

La Fédération du BTP du Var a érigé en fil rouge, pour ne pas dire en credo, les temps de réflexions et de débats autour de ses assemblées générales, élargissant le champ des interventions à des acteurs publics et privés, évoluant dans son environnement économique, politique, institutionnel, sociétal. La dernière édition des Rencontres de la construction du Var n’a pas dérogé à cette bonne habitude sur la thématique « Entreprises de BTP : attention fragile ! », tendant à démontrer que le bonheur du chef d’entreprise, en l’occurrence du Bâtiment et des Travaux Publics, n’est pas dans le précaire. Pour ce faire, à travers le monde de Pierre, entrepreneur témoin qui, comme ses confrères, « ne veut pas casser », explications, exposés, échanges, discours, ont eu le mérite de poser les problématiques actuelles, espérant faire passer des messages et que les meilleures réponses viennent du terrain. Retour sur une riche soirée toulonnaise, dans le Palais du commerce et de la mer.

Les enfants de la fédération

Outre des débats passionnants, la Fédération du BTP du Var a pris également la bonne habitude de ne pas oublier les siens et de les honorer en public à la faveur d’événements. Ainsi, au début des Rencontres de la construction 2015, le 2 juillet au Palais toulonnais du commerce et de la mer, le président Philippe Donat a remis pour leur engagement syndical la plaque d’honneur de la Fédération du BTP du Var à Christian Scappini et Gilles Regis. Le premier, « enfant de la Fédération », issu de la maçonnerie et du gros œuvre, entrepreneur référent sur son territoire, a donné beaucoup de son temps et de son énergie au sein de la délégation toulonnaise et en qualité de vice-président de la Fédération. « Parmi ses faits d’armes, on se souviendra de son action lors des inondations de janvier 2014 en faveur des entreprises sinistrées dans l’ouest toulonnais ainsi que pour les habitants de La Londe », a notamment déclaré le président Donat. Dans le BTP, on sait ce que solidarité veut dire. S’agissant du deuxième honoré, sachant que dans la famille Regis, on fait de la serrurerie métallerie, Gilles a perpétué et diversifié cette activité à travers deux sociétés tout en s’investissant dans les actions syndicales de la Fédération, au sein de la délégation territoriale de Fréjus, mais aussi au niveau national, et en étant très impliqué également sur les sujets de formation. Philippe Donat le « revoit encore, lors d’une visite du CFA Bâtiment de la Grande Tourrache à La Garde, quitter le cortège officiel pour aller auprès d’un jeune lui montrer le bon geste… ». C’est cela aussi, la force de partage et de transmission du BTP.

Pierre est parmi nous

A travers ces deux exemples mis en exergue, mais aussi celui de Pierre, l’entrepreneur témoin de la Fédération, le BTP sait ce qu’il ne veut pas perdre dans un monde qui change de paradigme et tourne à « l’enfer » pour tous ceux qui tombent du train en marche, victimes d’accélérations trop brutales. Interrogé par notre confrère journaliste Gaby Olmeta, qui a agrémenté de sa pertinence habituelle tous les débats, le secrétaire général de la Fédération du BTP du Var, Cyril Bolliet, pour sa part metteur en scène inspiré de ces événements (le président Donat lui a d’ailleurs rendu hommage), est revenu sur le statut de ce Pierre dont l’édifice s’est fissuré. « Pierre est parmi nous », a-t-il expliqué sous le ronronnement de l’assistance qui le cherchait, prête à donner sa langue au chat. Sans le dévoiler, il a expliqué à travers son expérience le monde de Pierre depuis sa naissance, son engagement entrepreneurial, les crises traversées, les joies et développements aussi, la montée en puissance des difficultés, parmi lesquelles le poids grandissant des normes et réglementations, la LME dans les relations avec les clients et fournisseurs, l’avènement terrible du low-cost, des travailleurs détachés, des concurrences déloyales dans un climat social pesant. Heureusement il a eu l’intelligence de se mettre à temps sous la protection du Tribunal de Commerce avec un plan de sauvegarde. Sans « planter » personne, ce qui est important pour son honneur, il aspire à transmettre à son fils ces prochaines années le flambeau de l’entreprise, reprise à son père en 1996. Ce serait chez eux la troisième génération de dirigeant familial. Le BTP a aussi bâti avec force son histoire collective autour de ces démarches identitaires et humaines.

Précarité, prétoir et prérequis

Tout ceci (et bien d’autres exemples) valait bien un plaidoyer pour un entrepreneuriat plus serein. Robe et Pierre ont ainsi fait bon ménage dans le ton de la soirée, à la faveur de l’intervention magistrale - en tenue officielle de prétoir - de maître Jean-Baptiste Bellon, avocat au barreau de Toulon, chargé d’expliquer que le bonheur l’entrepreneur de BTP, Pierre, Paul ou Jacques, n’est pas dans le précaire. Drôle de caillou à enlever de sa chaussure pour cet avocat dont la spécialité est « d’accompagner des chefs d’entreprises (TPE ou PME) dans la résolution de leurs difficultés économiques quotidiennes, de les assister dans leurs restructurations nécessitées par une conjoncture de crise économique qui n’en est plus une, et de permettre la pérennité de leur entreprise dans un contexte de concurrence toujours plus accrue et souvent déloyale, de prolifération de réglementations toujours plus tatillonnes, et de réformes incessantes, parfois incohérentes, qui ne leur laissent que peu de temps pour se concentrer réellement sur leur cœur de métier… ».

Dans une version remasterisée de la « destruction créatrice » de Joseph Schumpeter selon laquelle le bonheur du chef d’entreprise devrait nécessairement surgir de sa précarité actuelle…, il a relevé le défi, tentant d’expliquer qu’un « ordre économique nouveau pourrait peut-être naître demain de ce que nombre d’entre nous considèrent volontiers comme une forme de chaos, à condition que nous mettions en œuvre les prérequis nécessaires et que nous usions de quelques précautions de langage… ». Il a ainsi expliqué avec éloquence, faisceau de preuves à l’appui, à partir du statut de Pierre, les dégradations conjoncturelles et structurelles de notre économie, ascendant BTP, en matière d’effondrement des prix sur les 10 dernières années, d’assèchement de trésorerie, de baisse significative de la commande publique et privée, de montée significative aussi d’offres anormalement basses et tout autant anormalement prises en compte, de multiplication des contraintes administratives…

Si l’on est bien loin de la sérénité recherchée, évoquée en début de plaidoyer, il est apparu nécessaire à l’avocat d’identifier pour l’atteindre des axes de réflexion, ce qui l’a amené sur le terrain « de la relance des mises en chantier et de l’amélioration des prix pratiqués, de la prévention des risques professionnels, de la concurrence déloyale, de la fraude au détachement, du dumping social, de la formation professionnelle et de l’apprentissage… ». Sans oublier un domaine qui lui tient à cœur, celui de la prévention et du traitement des difficultés des entreprises, précisant

« qu’il est utile de communiquer auprès des TPE et PME sur l’arsenal législatif grandement renouvelé par l’ordonnance n°2014-326 du 12 mars 2014 et ses décrets d’application, qui offrent aux chefs d’entreprises des outils efficaces, et souvent confidentiels, de prévention et de traitement de leurs difficultés économiques et financières… ».

Concentré d’entrepreneurs vs Etat déconcentré

Autant de suggestions qui ont parfaitement introduit le volet tables rondes de la résistance entre des entrepreneurs engagés et des représentants de l’Etat déconcentré, chargés de remplacer le préfet initialement prévu, mais qui a été contraint de renoncer quelques jours avant pour cause d’obligation nationale prioritaire. Ainsi, pour la Fédération, sont intervenus le président Philippe Donat, Daniel Kieffer, président de la section TP du Var, Joëlle Melani, administratrice de la Fédération et élue Chambre de Métiers du Var, Jean-Jacques Castillon, président de la Commission Formation, Jean-Michel Lavedrine, président de l'Office du BTP du Var et président de la délégation varoise de l'OIP, Jean-Philippe Skrzydlewski, président de la Commission Prévention des risques professionnels, Florent Clouvel, promoteur immobilier et membre de l’UCI Var. Au nom de l’Etat, leur ont apporté des réponses - ou pas - Marie-Claire Marguier, qui est à la tête de la Direction départementale de la protection des populations du Var, Jean-Paul Catanese, administrateur des Finances Publiques, directeur adjoint du Pôle gestion publique à la DDFIP du Var, Jean-Michel Maurin, directeur de la DDTM du Var, Hervé Belmont, directeur de l'UT83 de la Direccte Paca.

Les sujets abordés étaient denses : lutte contre les offres anormalement basses, maîtrise des avances forfaitaires au démarrage de travaux, nouvelle carte professionnelle, combat contre le travail dissimulé, alerte à la baisse de la commande publique et à la dangereuse régression de la qualité des infrastructures, problème de charge financière sur les déchets inertes, appel à la modération sur la clause d’insertion sociale alors que certaines entreprises licencient, dialogue (de sourds) sur les prix bas des logements sociaux réalisés en VEFA, qui déséquilibrent les opérations mixtes de construction de logements, interrogations sur le recul de l’apprentissage et les moyens de relancer la machine (conformément aux engagements du Président de la République), sur les moyens qui risquent de manquer aussi dans le cadre de la réforme de la formation professionnelle, passage en revue des enjeux et possibilités de relance dans un cadre vertueux pour tous, échanges sur la sécurité qui demeure une priorité pour la Fédération et une obligation de résultat pour les dirigeants, sur la pénibilité aussi…

Egalement au menu, faisant parfaitement écho avec les recommandations de maître Bellon, l’intervention de Philippe Guarinos, juge au Tribunal de Commerce de Toulon, chargé de la sauvegarde des entreprises, sur les questions de prévention, d’anticipation des difficultés dès les premiers signes. « Je propose une boîte à outils » a-t-il expliqué aux entreprises, les assurant de sa discrétion et d’une large palette de solutions à trouver ensemble. Ensemble était aussi le maître mot de Marie Turbatte, présidente des Femmes chefs d’entreprise du Var, invité en qualité de porte-parole du Parlement varois des entreprises, initiative ces derniers mois de la CCI et de l’UPV afin de mieux faire entendre auprès des élus la voix et les propositions concertées du monde entrepreneurial. Résister c’est se regrouper, a-t-elle notamment conclu les tables rondes de la résistance.

Créations destructrices

Restait à conclure, justement, ces Rencontres de la construction, et Philippe Donat s’y est employé avec verve, retraçant les chemins qui ont conduit nombre d’entrepreneurs, tel Pierre ou tel autre fils de BTP vers la fragilité, puis la précarité, la frontière entre les deux étant ténue.

« En 5 ans, la rentabilité des entreprises en France a été divisée par 2. Parmi les entreprises de BTP en difficultés amenées à se rapprocher du Tribunal de commerce pour déposer le bilan et envisager un redressement, 70% partent directement en liquidation judiciaire du fait de l’absence de perspectives d’amélioration à court terme », a-t-il expliqué en guise d’étendue des dégâts.

Pour lui, la judiciarisation de l’environnement du dirigeant contribue à créer une forme de précarité et des facteurs de stress, tandis que les aléas de la conjoncture n’ont rien arrangé. « Entre l’indigence de la commande publique, la construction de logements en panne, le marché de locaux non résidentiels instable et l’entretien en perte de vitesse, le carnet de commandes est devenu de plus en plus aléatoire et se réduit à peau de chagrin ». Dans ce contexte, « licencier du personnel est un cauchemar pour un dirigeant. Cela devient un drame et un échec personnel lorsqu’il s’agit de licencier des compagnons compétents par manque d’activité… », a-t-il clamé, précisant, « qu’on se le dise, nous embauchons quand nous avons du boulot ! ». Et d’ajouter, comme pour s’assurer que les nouvelles fondations éventuelles seront solides et cohérentes : « mettons l’argent pour investir dans de nouvelles infrastructures, mettons l’argent pour entretenir le patrimoine, sachons nous protéger contre la concurrence déloyale et vous verrez que nous l’inverserons la courbe du chômage ! Les entreprises créent l’activité et l’emploi. Les politiques doivent assurer les conditions du développement. L’administration doit accompagner et ne pas entraver. Chacun est à sa place avec ses droits et ses devoirs ! ».

Si les incertitudes qui pèsent sur le modèle économique de demain, de même que les concurrences déloyales trop souvent ignorées, la recherche de prix toujours plus bas, les délais impossibles et autres maux qui sont l’ennemi du bien être, du bien construire ou du bien se comporter, ont envahi nombre d’espaces, y compris publics, ce n’est pas pour autant la même fatalité qu’une tuile qui tombe sur la tête quand on marche sur un trottoir. Responsabiliser toute la chaîne de l’acte de bâtir, résister individuellement et collectivement, à l’image des combats que porte la Fédération du Var au quotidien, cela peut aboutir à de belles créations, d’emplois et de richesses, destructrices d’incertitudes…

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