AccueilTerritoires« La valeur ajoutée des sous-préfets à la relance est d’être sur le terrain »

INTERVIEW « La valeur ajoutée des sous-préfets à la relance est d’être sur le terrain »

Près d’un an après sa prise de fonction en tant que sous-préfet à la relance pour les Bouches-du-Rhône et Provence-Alpes-Côte d’Azur, Benoit Mournet dresse un premier bilan de son action.
« La valeur ajoutée des sous-préfets à la relance est d’être sur le terrain »
R. Poulain - « Comptez sur moi pour continuer à mettre une saine pression pour que l’argent arrive », assure le sous-préfet à la relance.

Territoires Publié le , Propos recueillis par Frédéric DELMONTE et Karen SARRAZIN

TPBM : Quel était votre objectif lors de votre prise de fonction le 23 novembre 2020 ?
Benoit Mournet : Quand France Relance a été lancé, avec ses 100 milliards d’euros et ses 92 dispositifs juxtaposés dans chacun des ministères, l’Etat a voulu envoyer des « VRP » de terrain. Notre rôle est de porter cette dynamique et de faire de la pédagogie. Il y avait une nécessité d’expliquer le contenu du plan, d’aller au contact des porteurs de projet et les orienter vers les bons interlocuteurs et dispositifs. C’était le cœur de la mission. Des malentendus étaient également à lever.
La valeur ajoutée des sous-préfets à la relance est d’être sur le terrain, de faire une interface entre les différents acteurs et les services de l’Etat. Je n’ai pas d’équipe dédiée, je m’appuie sur les services déjà en place, comme les directions régionales et départementales de l’Etat, ainsi que des opérateurs publics comme l’Ademe, Bpifrance et Pôle emploi, et bien entendu les chambres consulaires et les collectivités. Mon réseau d’alliés comprend les experts-comptables et les banques, entres autres, qui font le relais avec les entrepreneurs. C’est un travail de mise en réseau, de facilitateur et d’explication afin que le plan de relance soit bien décaissé.

Au-delà des interlocuteurs que vous avez déjà cités, quels sont ceux avec lesquels vous collaborez ?
Je suis en contact avec les syndicats patronaux, la Fédération du bâtiment et des travaux publics, France Industrie, tous les professionnels du droit et du chiffre qui accompagnent les entrepreneurs… Ces têtes de réseau sont des entrées pour moi et permettent de toucher tous les secteurs. Je travaille aussi avec les parlementaires et les collectivités. Au cours de ces derniers mois, j’ai effectué plus d’une centaine de webinaires et de déplacements dans des clubs d’entrepreneurs. C’est une mission de l’Etat hors les murs, avec un objectif fort : aller au contact pour aller chercher les projets.

Comment est organisé le plan de relance ?
Il est assez cadré et fonctionne sur trois axes : la transition énergétique, la compétitivité et la cohésion sociale et territoriale. Sur la transition énergétique, l’effet majeur du plan s’appuiesur la commande publique, soit via la Dotation de soutien à l’investissement local, soit pour l’Etat sur la rénovation des bâtiments, comme la préfecture de police de Marseille. Deux cent cinquante projets ont été remontés et ils doivent se faire très vite puisque 280 millions ont été budgétés pour être engagés d’ici le 31 décembre 2021. Au 15 octobre, on a engagé 95 millions d’euros. Il faut donc accélérer. On va y arriver !
Au départ, nous avons rencontré un malentendu au sujet des financements de projets de la Métropole Aix-Marseille Provence. Certains ont considéré que les infrastructures, comme les écoles ou la mobilité, n’étaient pas prises en compte. C’est notamment pour cela qu’il y a eu l’initiative du plan « Marseille en grand » et la venue du président de la République.

Marseille sous curatelle

Emmanuel Macron a en effet annoncé en septembre ce « Marseille en grand ». Pourrait-on dire qu’il s’agit de la déclinaison du plan France Relance à Marseille ?
Non, « Marseille en grand » vient bien s’ajouter au plan de relance. Il permet d’accélérer les investissements dans des projets - écoles, mobilité, transports - qui dépassent largement le niveau local et sont sur du plus long terme. On pourrait dire que « Marseille en grand » compense ce qui n’était pas territorialisé dans le plan. Cependant, ce n’était pas l’objet du plan de relance, dont la durée est de deux ans pour un soutien à court terme.
Ce sont le maire de Marseille, la présidente de la Métropole et le préfet qui ont fait remonter ces besoins. Le sujet numéro un ici, c’est effectivement la question de la mobilité, pour la transition écologique, le développement des entreprises, la rechercher d’emploi.  

« Marseille en grand » : un milliard d’euros pour les transports

Diriez-vous que le plan de relance a marché dans notre région ?
Oui. Il y a eu le temps du soutien avec les prêts garantis par l'Etat et les reports de charges. Ces mesures ont eu leur effet et c’est ce qui explique que la reprise est là. Nous sommes à + 4 % d’activité par rapport à 2019 en France, + 8 % en Paca et + 12 % dans les Bouches-du-Rhône. Le plan de relance est venu en même temps et il a joué un rôle d’accélérateur d’investissement, mais l’ordre de grandeur n’est pas le même. En Paca, les mesures de sauvetage ont représenté 20 milliards, 10 milliards pour les Bouches-du-Rhône. France Relance, à date [l’interview a été réalisée mi-octobre, NDLR], a permis d’engager 2 milliards en Paca et 1 milliard dans les Bouches-du-Rhône.
Dans sa note de conjoncture, la Banque de France indique que les risques désormais, ce sont les tensions sur les approvisionnements, la boucle prix-salaire et les recrutements.

"Au 15 octobre, on a engagé 95 millions d’euros. Il faut donc accélérer. On va y arriver !"
(Crédit : R. Poulain)

Un des reproches formulés à l’encontre du plan de relance est qu’il est complexe à appréhender pour les PME et TPE. Que répondez-vous à ça ?
Le plan de relance est complexe, parce que la situation l’est. On a essayé de prioriser, de s’adapter et de simplifier. On a voulu faire de la pédagogie à travers le livret « France Relance ». Tout le monde n’a pas pu être touché, mais le message est passé. Et de toute façon, les entreprises en bénéficient sans parfois le savoir. A deux titres : la baisse des impôts de production et le volet emploi/formation.

Autre critique : le plan de relance est déployé sur une durée trop courte pour que les collectivités s’en emparent.
Au départ, il y a eu un malentendu. C’est un plan de relance : il y a la nécessité de réinjecter de l’argent tout de suite. L’objectif était de remettre en marche des projets déjà engagés, mais pour des raisons diverses à l’arrêt ou au ralenti. Pour les collectivités de Paca, je rappelle les 480 millions d’euros de commande publique dans le plan de relance, avec 280 millions pour des projets de l’Etat et 200 millions pour les collectivités. Ce n’est pas rien ! Cela concerne des projets de rénovation, des investissements… Cela ne suffit pas sur le volet mobilité, bien entendu, mais ce dernier rentre dans le cadre du Contrat de plan Etat-Région.
Je sais que dans le BTP, le plan de relance a plus bénéficié au bâtiment qu’aux travaux publics. Pourtant, il n’y a pas rien pour les travaux publics. Pour Marseille, par exemple, on a des travaux d’aménagement sur le remplacement des quais du Frioul, de la mise en accessibilité de la station de métro du Vieux-Port, la Marina olympique.

Faire revenir des entreprises en France et dans les régions est également l’un des enjeux du plan de relance. Quel est bilan dans les Bouches-du-Rhône ?
Le sujet des relocalisations s’inscrit au chapitre 2 du plan de relance, relatif à la compétitivité. Il y a eu les appels à projets sectoriels - automobile, aéronautique, nucléaire ; le grand appel à projets « Résilience relocalisation nationale » ; et enfin le volet Territoires d’industrie régional. A cela s’ajoute le guichet Industrie du futur - car comme pour le bâtiment, il n’est pas juste question de changer les fenêtres mais de prendre un temps d’avance. Au total, cela représente 150 dossiers sur les appels à projets, sectoriels ou généraux, et 250 dossiers sur l’industrie du futur. Soit 124 millions d’euros, auxquels la Région a rajouté 11 millions d’euros sur le volet régional, en sus de ses dispositifs propres, ce qui n’a pas été le cas dans toutes les régions. Donc en tout, on a mis 135 millions d’euros. Y a-t-il des effets d’aubaine ? Quelquefois peut-être. Mais j’ai plus envie de parler d’« accélération » sur le volet industriel.

Auriez-vous des exemples concrets de relocalisations ?
Dans certains cas, les entreprises seraient parties. EPC, société de dynamite à Saint-Martin-de-Crau, avait pris la décision de délocaliser la recherche et développement au Maroc. Grâce à la subvention de 700 000 euros de France Relance, ils la laissent. Et grâce à ça, on les accompagne sur un autre projet de relocalisation sur le process de dynamite.
De même avec M2i à Salin-de-Giraud, qui a reçu une subvention pour relocaliser une molécule, ou Electrosteel, qui au lieu de fabriquer ses tuyaux en Inde va les réaliser en Europe et vient s’installer à Arles grâce au plan de relance.
J’ai de nombreux exemples où je me dis que c’est de l’argent public bien employé car il a permis soit de maintenir l’activité, soit de l’attirer. Quand les groupes ou multinationales font monter les enchères entre différentes régions du monde, avec la subvention on peut dire : « Tenez, un coup de pouce, venez chez moi. »
La première raison pour laquelle une entreprise délocalise, c’est pour aller vers son marché. On ne peut pas lui reprocher. Mais la seconde, c’est pour le coût. C’est ce que l’on veut éviter.

"Au départ, il y a eu un malentendu. C’est un plan de relance : il y a la nécessité de réinjecter de l’argent tout de suite." (Crédit : R. Poulain)

Comment voyez-vous votre rôle pour cette deuxième année ?
Il reste encore du travail… Ce n’est pas tout d’engager des fonds, mais sur la commande publique, par exemple, il faut décaisser. Les opérateurs de l’Etat, Pôle emploi, Bpifrance et l’Ademe, décaissent bien. Côté Etat ou collectivités publiques, seulement 15 % est décaissé, ce qui s’explique compte tenu des procédures de passation des marchés. On fait donc des comités de suivi de la commande publique. Comptez sur moi pour continuer à mettre une saine pression pour que l’argent arrive. Je suis très mobilisé et davantage que lors de mes premiers mois ici sur le volet emploi et vais beaucoup sur le terrain sur ces questions.
Le plan de relance va se reformater sur certains secteurs. On est sur la fin de certains financements. On est en plein dedans concernant les mesures emploi, avec l’apprentissage qui est prolongé, des mesures sur la transition énergétique. Il y a un sujet SAV pour valoriser ce qui a été fait, pour mettre en avant les lauréats et les mettre en réseau.  De toute façon, ma mission est conditionnée à un projet et un temps d’intervention bien définis.
En exception par rapport au reste, le Ségur de la santé se déploie sur un temps plus long que les deux ans car il y a un volet immobilier. C’est le poste numéro 1 avec un investissement de 1,2 milliard d’euros sur Paca, pour le désendettement afin de redonner des marges financières aux hôpitaux, pour les investissements du quotidien et enfin pour les bâtiments.
Enfin, il y a un volet culture, avec une partie investissement dont les monuments historiques qui est encore à traiter, et une partie fonctionnement plutôt pour les cinémas et les théâtres.

Vous avez en effet été nommé pour deux ans. Mais pensez-vous que votre mission pourrait perdurer par la suite ?
Le plan de relance est tellement complexe qu’il y a un besoin de coordination. Le jour où il n’y a plus de plan de relance, la mission doit-elle continuer dans ces modalités ou pas ? Est-ce que le fait d’avoir un sous-préfet dédié à l’économie sera finalement jugé utile par le Parlement et prolongé ? Il me semble que des discussions sont en cours.
De mon point de vue, je n’apprécie pas le terme de guichet unique car on ne vit pas la même réalité quand on est à Guéret (Creuse), Perpignan (Pyrénées-Orientales) ou Marseille. Les entreprises, le tissu économique ne sont pas les mêmes. Cependant, avoir un relais, un point d’entrée qui regroupe les services « économie » et qui embarque toutes les questions, cela a du sens. C’est d’ailleurs un vrai message que j’ai essayé de faire passer auprès des acteurs : il ne faut pas penser uniquement financement, projet d’implantation mais aussi aux droits de l’environnement qui ne sont plus optionnels. Sur ces questions de biodiversité, de compensation agricole, etc. la Dreal [Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement, NDLR], la DDTM [Direction départementale des territoires et de la mer, NDLR]doivent être impliqués dès le départ.
Ces dernières années, il y a eu une décentralisation des compétences de développement économique auprès des Régions, Métropoles et intercommunalités. Même si l’Etat avait gardé sa compétence, avec la crise, il est effectivement revenu en force dans le champ économique. 

Partager :
Envoyer à un ami
Connexion
Mot de passe oublié ?