AccueilArchitectureHala Wardé : "La Tour Mirabeau, un signal entre passé et futur et entre terre et mer"

Interview Hala Wardé : "La Tour Mirabeau, un signal entre passé et futur et entre terre et mer"

Discrète, Hala Wardé n'a pas encore la notoriété de la regrettée Zaha Hadid, première femme lauréate du Pritzker (en 2004) qui avait dessiné la tour Jacques Saadé à la fin des années 2000. Après avoir effectué ses premiers pas chez Jean Nouvel, elle s'est lancée, émancipée, en créant son agence « HW Architecture » en 2008 à Paris. En 2017, elle est entrée dans le gotha de l'architecture en réalisant, aux côtés de l'homme en noir, le Louvre Abu Dhabi. Cette méditerranéenne assumée qui revendique sa double nationalité franco-libanaise - elle est née à Beyrouth - était de passage au siège de la CMA CGM à Marseille juste avant Noël. L'occasion de nous présenter son regard sur la cité phocéenne. Un regard forcément baigné de cette mare nostrum, lien entre Marseille et Beyrouth. Une mer entre deux terres qui fonde sa démarche architecturale.
Hala Wardé :
D.R. - L'architecte Hala Wardé a dessiné la Tour Mirabeau, livrée à l'été 2023.

ArchitectureBouches-du-Rhône Publié le ,

TPBM : La CMA CGM et Bouygues Immobilier vous ont confié la mission de concevoir une tour entre deux voisines signées par des grands noms de l'architecture. Sacré défi ?
Hala Wardé :
Effectivement. On est sur un site exceptionnel entouré par deux voisines prestigieuses. C'est un privilège pour une Méditerranéenne de contribuer à recomposer une façade maritime. Le site révèle d'ailleurs toute sa singularité lorsqu'on arrive par la mer. Marseille comme Beyrouth existe dans sa relation à la Méditerranée. L'enjeu n'était pas de poser une tour de plus mais d'inscrire le bâtiment dans ce paysage maritime qui est façonné par le port, espace mêlant bateaux et grands hangars industriels. D'où le choix d'une dominante claire pour les façades : le blanc et le gris argent sont des couleurs fréquentes dans le bâti portuaire. Et elles font écho à l'écume de la mer et à ses reflets mouvants. On reprend également les codes de l'architecture industrialo-portuaire avec des volumes simples couronnés par un volume exceptionnel tourné vers la rade et le large. Car je voulais un immeuble qui interpelle : que l'on se dise « Qu'est-ce que c'est ? » en le voyant. On cherche à forger une identité questionnante. Est-on dans le port ou est-ce le port qui vient à nous ? Cette capillarité s'imposait d'autant plus que l'on est dans un espace particulier qui incarne dans son bâti près d'un demi-siècle d'histoire de la CMA CGM, du Mirabeau 1 à la tour Saadé de Zaha Hadid, en passant par le Mirabeau 2, sans oublier évidemment La Marseillaise de Jean Nouvel. La tour Mirabeau s'inscrit dans cet espace-temps : elle se veut à la fois un phare, un signal porteur de cette histoire prestigieuse, mais aussi un lien entre passé et futur, entre terre et mer...

(Crédit photo : HW Architecture)

Un bâtiment signal qui reste simple... C'est l'alliage des contraires. Compliqué, non ?
Le bâtiment parle à la mer et aux utilisateurs. Il agrège cinq à six volumes de taille différente comme autant de partitions ou d'instruments au service d'un tout harmonieux. Chacun de ces volumes compose avec les contraintes du site et avec les règles d'organisation spatiale des bureaux. Le noyau central est pensé comme un mat qui concentre toute la machinerie. Sa peau sera en béton matricé rappelant le cèdre libanais. La façade ouest a une double peau protégée du soleil par des stores verticaux orientables ; la façade nord/sud est habillée d'un châssis simple peau avec un vitrage extra clair enserré dans un parement aluminium anodisé ; la façade a également une simple peau avec un vitrage ultra clair entouré d'un parement shadow box ventilé. Cet assemblage est surmonté au sommet par un petit volume horizontal, une boîte en porte à faux évoquant les conteneurs maritimes. De loin, on la verra comme un phare qui regarde le large. Cette petite boîte de 31 mètres sur 12 accueillera les deux derniers niveaux de la tour, aux 20e et 21e étages, avec un balcon belvédère protégé par des garde-corps en verre. Elle sera dotée d'un mur rideau de 6 mètres de haut.

Comment avez-vous réussi à poser cet élément sur le toit sans être gêné par la tripaille technique qui encombre d'ordinaire les derniers niveaux des IGH ?
L'immeuble est raccordé à Thassalia, la boucle de thalassothermie du quartier. Le recours à ce mode de chauffage et de rafraîchissement d'origine entièrement renouvelable permet de faire l'économie des locaux techniques. Plus besoin d'installer des tours aéroréfrigérantes en toiture. On dégage un espace qui sera dévolu à une grande terrasse panoramique aménagée devant la boîte.

Quid de l'ancrage au sol du bâtiment. Comment avez-vous envisagé la connexion du socle avec le quartier ?
On doit interpréter l'accroche avec un espace en pleine mutation. Entre les deux tours voisines, l'horizon proche est barré par la passerelle autoroutière. Le bâtiment s'insinue doucement dans cet environnement, sans l'ancrage dans une dalle qui a longtemps été l'apanage des IGH.

A la différence de ses voisines, la peau des façades de la tour ne sera pas uniforme. Pourquoi ?
J'ai déjà évoqué ce sujet. On a tenu compte de l'orientation des façades. Avec leur teinte blanc/argent, elles auront une apparence qui évoluera en fonction des heures et des saisons, du gris des nuages au bleu du ciel, en passant par la couleur or/orangé du couchant. Cette variabilité participera du mystère de l'ouvrage, contribuant à son ambigüité. Le bâtiment ne révèlera pas tous ses secrets au premier coup d'œil.

Au-delà de cette esthétique, les façades sont adaptées aux éléments : la façade ouest qui s'ouvre sur le large et le couchant est habillée d'une double peau transparente avec une couche de verre extérieure extra-claire protégée par des stores verticaux en aluminium orientables. Ces brise-soleil auront droit à un traitement par anodisation en rouleaux qui leur confère une grande matérialité. L'idée est d'offrir la meilleure vision panoramique tout en assurant un filtrage lors des périodes d'éclairement maximal l'été.

Les façades nord et est seront elles habillées d'une simple peau en verre plus opaque enserrée dans des shadow box en aluminium anodisé, conférant de la profondeur au bâtiment.

Quid de la structure du bâtiment ? Comment avez-vous imaginé sa portance ?
Les murs de façade seront porteurs. Il y aura seulement cinq poteaux nichés dans la façade ouest, un dispositif qui permettra de dégager complètement l'intérieur. Les locaux seront desservis par des couloirs organisés en croix, ouverts sur la mer.

Contrairement à la tour Saadé, Mirabeau répondra aux dernières normes en matière d'écoconstruction...
Le raccordement à la boucle Thassalia optimise l'empreinte carbone du bâtiment. Les locaux seront équipés de plafonds rayonnants silencieux répondant aux enjeux de flexibilité voulus par les utilisateurs. La climatisation pourra être modulée par micros zones : des capteurs de présence permettront d'actionner la commande de chaud ou de froid dans chaque plateau, ajustant la consommation d'énergie au plus près des besoins. Et les utilisateurs pourront commander la fourniture de chaud ou de froid de manière hyper localisée, le système de gestion technique du bâtiment (GTB) étant débrayable.

Partage
Envoyer à un ami
Connexion
Mot de passe oublié ?