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Emmanuel Dujardin, l'architecte qui se bat pour le cœur de ville

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Emmanuel Dujardin, l'architecte qui se bat pour le cœur de ville
J. P. Pierrat - Emmanuel Dujardin, architecte avant tout urbain.

Pour l'architecte et urbaniste marseillais Emmanuel Dujardin, qui dirige l'agence Tangram, l'une des plus importantes de la région, rendre son attractivité au centre-ville réclame des actes militants ! Explications à bâtons rompus.

TPBM : Votre agence Tangram se présente, à juste titre, comme un acteur de la mutation de Marseille tant vous y menez des projets importants comme la réhabilitation de l'îlot des Feuillants sur la Canebière ou encore la requalification du cours Lieutaud, pour ne citer qu'eux. Et puisque vous y travaillez, il est normal que l'on vous pose la question de ce qu'il faut faire pour en redynamiser le centre-ville.
Emmanuel Dujardin : Le nouvel aménagement du Vieux-Port et sa semi-piétonisation auxquels nous avons participé, associés à Michel Desvigne et Norman Foster, et dont nous nous sommes chargés de la réalisation, est un bon exemple à suivre. Personnellement, je prends toujours plaisir à passer par là. S'il attire autant les touristes que les Marseillais, c'est justement parce qu'on a envie d'y aller car il s'y passe toujours plein de choses et pas que du commerce. Il y a la vue, magnifique, de l'activité, du monde… Pour qu'on ait donc envie de se promener à nouveau au centre-ville, cela passe tout d'abord par un aménagement de l'espace public qui doit être de qualité, végétalisé, ombragé, connecté… Ce qui est beaucoup plus l'affaire de l'urbaniste, qui traite les vides, que celle de l'architecte, qui lui, s'occupe des pleins. Et justement, il faut commencer par faire le vide.

C'est-à-dire, plus précisément ?
Au centre-ville, l'espace public est maltraité, trop étroit et les trottoirs encombrés d'obstacles en tout genre : mobiliers urbains, plots, bornes, etc. Comme ce que nous avons fait pour le Vieux-Port, il faut donc commencer par faire la guerre en premier aux obstacles pour libérer l'espace public. Dans notre proposition de requalification du cours Lieutaud, nous avons ainsi prévu une bande technique où regrouper tous les réseaux et les mobiliers nécessaires, pour élargir au contraire l'espace dédié aux piétons et aux modes doux. Nous avons surtout choisi de revenir à sa définition initiale, celle d'une avenue agréable plantée d'arbres et propice à la promenade. Il est de notre responsabilité, à nous qui concevons l'espace urbain, de redonner aux gens le plaisir d'une promenade en ville. Et pour ce faire, la priorité, c'est d'en finir avec les rues défoncées et éventrées de toutes parts, bien souvent sans ménagement, par les opérateurs de réseaux. Moins on prend soin de l'espace public et plus vite, il se dégrade, attirant les tags, etc. On manque aussi sans doute d'une police de l'espace public…

Malgré sa piétonisation, la très commerciale rue Saint-Ferréol est en perte de vitesse…
La piétonisation, ça marche, si j'ose dire, mais il faut aussi, en même temps, permettre aux voitures de circuler, voire de stationner de courts instants, le temps d'une course. Nous disposons aujourd'hui de la technologie nécessaire pour cette formule de stationnement de courte durée et c'est plutôt efficace. Le réaménagement qui a été entrepris du bas de la rue Paradis par les services de la métropole Aix-Marseille Provence et qui va se poursuivre, est un autre bon exemple de ce qui peut être fait sans que ça coûte énormément. J'apprécie notamment le nouveau revêtement en calcaire, propre et clair, de ses trottoirs élargis. Les élus ont bien compris que pour rendre l'espace public attractif, la réduction de la place accordée à la voiture et à la circulation auto est un mal nécessaire.

La Canebière a également beaucoup perdu de son cachet. Comprenez-vous que l'on s'impatiente alors de la réhabilitation, annoncée comme symbolique, sur celle-ci, de l'îlot des Feuillants en hôtel de luxe et brasserie ?
Dans cette opération, il y a énormément de contraintes liées au patrimoine. Le coût d'une telle restructuration où nous sommes allés de surprise en surprise au cours des études et du chantier, n'a d'égal que sa complexité. L'investisseur privé, qui est aussi ici le promoteur, le constructeur, le gestionnaire et l'exploitant, assume tous les risques à lui tout seul. C'est assez rare, cela mérite d'être signalé, mais il est vrai que le bâtiment le mérite. C'est l'un des plus beaux de la Canebière. C'est aussi une chance pour Marseille car il n'est pas sûr dans ce type d'exercice à la rentabilité pas forcément immédiate, que l'on puisse toujours trouver des investisseurs privés prêts à relever le pari.

Pointée du doigt également, la concurrence des centres commerciaux installés plus en périphérie…
Il faut comprendre qu'à l'ère où il est plus facile de commander sur Internet et de se faire livrer pour ses achats, le commerce en centre-ville n'est plus la panacée, sauf pour quelques-uns, les commerces de bouche par exemple ou ceux qui procurent des sensations ou qui permettent de vivre une expérience particulière. Il faut donc y mettre d'autres activités mais pour cela, les loyers des locaux commerciaux demeurent souvent trop élevés et les commerces de proximité sont remplacés par des enseignes de banque ou d'optique dont ce n'est pas forcément la place.

Au contraire, en centre-ville, il faut des vitrines avec de la lumière et derrière lesquelles il se passe des choses que l'on peut voir. Les pépinières de start-up, les espaces de coworking, à l'image du succès de The Babel Community, qui réunit bureaux et appartements, et son restaurant très ouvert sur la rue de la République, m'apparaissent comme d'excellentes initiatives. Je pense aussi à l'implantation d'artisans et d'artisans d'art. Mais pour cela, il faudrait la volonté des pouvoirs publics, que les collectivités mettent la main à la poche pour tenter l'expérience en proposant pendant trois ans par exemple des loyers à prix cassés car pour une start-up, bien souvent, cela reste trois fois moins cher de s'installer dans une « boîte à chaussures » avec des parkings tout autour, dans une quelconque zone d'activité périphérique.

Vous montrez vous-même l'exemple en déménageant bientôt votre agence à proximité de la rue de la République, avec là également des espaces de coworking.
Exact, nous emménagerons cet été rue des Phocéens sur 900 m3 dans le superbe hôtel de la Marine qui date du XIXe, l'ancien siège de la Direction régionale des affaires maritimes que nous avons complétement restructuré. Le Fongecif Paca y est déjà à demeure, le promoteur marseillais Perimmo Immobilier, qui porte l'opération, y installera en même temps que nous son nouveau siège social et une pépinière et des espaces de coworking de 500 m2 ouverts aux jeunes architectes, paysagistes, urbanistes, designers, graphistes… mais aussi à tous les métiers liés à la conception de la ville, font également partie du dispositif. Rien de mieux quand on a vocation à travailler sur la ville que d'être en cœur de ville. La cour intérieure sera par ailleurs transformée en jardin et je rêve qu'il y ait même des animaux, des oiseaux, des écureuils. Le programme comprend en plus trois appartements dont un deviendra mon domicile.

Il faut montrer qu'on a plaisir à habiter au centre-ville. C'est un acte militant et aussi une question d'éducation. Dans ce sens, il faut faire l'effort d'aller à sa librairie de quartier plutôt que d'enrichir les Gafa*. Ce que j'essaie d'inculquer à mes enfants. Je reste très attaché à cette notion de cœur de ville que l'on peut pratiquer à pied, en vélo ou en roller. Mais quand je sors le soir pour aller au restaurant en tram, j'aimerais bien aussi pouvoir rentrer en tram… ce qui n'est pas toujours le cas. Pour rendre au centre-ville tout son attrait, il faut donc également régler le problème prioritaire des transports.

* Acronyme qui renvoie aux géants du web : Apple, Google, Facebook, Amazon.




J. P. Pierrat
Journaliste

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