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6e colloque Bâti’Frais Combattre le chaud à moindre frais...

La 6e édition du colloque Bâti’Frais a été l’occasion de passer en revue différentes expériences d’adaptation du bâti et des villes au réchauffement climatique. Des solutions durables qui prennent en compte contexte et usages.
Combattre le chaud à moindre frais...
W. Allaire - Le 6ème colloque Bâti'Frais, organisé par EnvirobatBDM, s'est tenu ce 24 septembre à Châteauneuf-le-Rouge.

Urbanisme Publié le ,

Dans certaines villes du sud de la Méditerranée, certains habitants ont une parade pour ne pas étouffer dans leur logement l’été : ils dorment dehors ! Cette réalité, rappelée par Cécile Chery de l’Ademe (agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) lors du 6ème colloque Bâti’Frais ce 24 septembre à Châteauneuf-le-Rouge, met l’accent sur deux défis : la précarité du bâti de nombreuses cités, où les bidonvilles jouxtent des extensions urbaines réalisées sans préoccupation de performance thermique, et l’intensification du changement climatique.

Avec le réchauffement de la planète, c’est le coup de chaud qui menace les bâtiments, même les plus durables, et compromet leur capacité à nous garder au frais. Car pour protéger du froid, les nouvelles constructions basse consommation sont efficaces. Avec la nouvelle réglementation thermique (RE 2020), le bâti produit même plus d’énergie qu’il n’en consomme. Mais en été, c’est une autre paire de manches courtes !

Coup de chaud avec la sur isolation

Car l’isolation contre le froid ne protège pas du chaud. Dans les régions méditerranéennes, la surisolation des bâtiments crée un effet thermos dès les beaux jours venus. L’énergie solaire entre par les fenêtres ou par les murs qui chauffent. Tous les appareils électriques produisent de la chaleur. Résultat, pour ne pas suffoquer, les gens achètent des climatiseurs. De plus en plus. Pour le plus grand bonheur des industriels. Cet engouement a un effet pervers : « il aggrave les îlots de chaleur urbains », note Benjamin Morille, fondateur de Soleneos, start-up mandatée par la Ville de Marseille en 2015 pour établir la cartographie des îlots de chaleur urbains (ICU) sur le territoire de la métropole phocéenne.

« Aujourd’hui, on recense près de 2 milliards de climatiseurs dans le monde, dont la moitié aux Etats-Unis et en Chine », observe Cécile Chery. Or, ces machines à frigories sont très énergivores : elles nécessitent plus de 2 000 tétrawattheures d’électricité par an, soit quatre fois la consommation annuelle de la France. Pire, leur bilan carbone est assez désastreux : « elles représentent près de 5% des émissions de gaz à effet de serre (GES) de la planète », ajoute la directrice régionale adjointe de l’Ademe.

Le mercure grimpe

Bref, si les citadins ne veulent pas vivre dans une cocotte minute dès les beaux jours venus, il y a urgence à changer de paradigme. D’autant que le réchauffement climatique est loin d’avoir atteint son pic.

« La canicule de 2003 a duré 23 jours, avec des effets dévastateurs comme une flambée de la pollution à l’ozone, des incendies - 60 000 ha de pinèdes ravagées dans le massif des Maures - et la surmortalité (+12%). Pourtant, selon les prévisions de l’ONU, ce type d’évènement sera la normalité de nos étés à la fin du XXIe siècle » , prévient Cécile Chery.

Avec une hausse du mercure de 2,7°C d’ici 2100, les villes deviendront des « hot spots » du changement climatique. Dans une ville comme Marseille, la température moyenne devrait même grimper beaucoup plus dans certains quartiers denses de l’hyper centre : « A la porte d’Aix, la hausse devrait atteindre + 4°C dès 2050. A Noailles, dont la trame est constituée d’îlots épais zébrés de rues canyons avec un bâti hyper dense, le mercure pourrait grimper de 8°C », avertit Benjamin Morille.

Paramètres multiples

Si la tendance globale au réchauffement est avérée, ses effets restent dépendants de plusieurs paramètres. Autant que les techniques de construction, l’urbanisme tient un rôle prépondérant dans la perception du climat. Et dans les villes, des microclimats cohabitent avec des zones tempérées et des secteurs qui semblent concentrer la chaleur : les fameux îlots de chaleur urbains. Une disparité qui reste pour l’heure mal appréhendée par les modèles climatologiques. Cette carence a conduit à la Ville de Marseille à confier à un groupement de bureaux d’études (Soleneos, Inddigo, Domene Scop) une campagne de mesures intra-locales pour comprendre la dynamique du climat en fonction de la structure urbaine. Cet état de lieux a mixé données scientifiques comme des mesures de température réalisées par des caméras infrarouges et enquête qualitative avec des interviews d’un échantillon d’une centaine habitants.

Analyse multiscalaire

Les premiers résultats de ce diagnostic dessinent quelques grandes tendances. « L’analyse des îlots de chaleur urbains est multiscalaire et multifactorielle. La densité du bâti, l’orientation de la trame viaire, la présence de végétation ou de l’eau... De nombreux facteurs influent sur la température réelle et ressentie », avance Stéphanie Gaucher, du cabinet Inddigo. L’artificialisation du sol est évidemment un enjeu clef : « Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, Marseille a perdu la moitié de son patrimoine arboré », constate la consultante en urbanisme durable. Le retour du végétal peut donc se révéler bénéfique pour rendre l’atmosphère plus respirable quand le soleil frappe à la verticale. A Montpellier et à Lyon, ce retour de la nature est même inscrit dans le plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi) qui impose un minimum de 50% de pleine terre dans toute opération d’aménagement. Dans la simulation qu’ils ont réalisée pour le compte de la Ville, les trois bureaux d’études ont poussé le curseur écolo au maximum en proposant une désimperméabilisation totale de certains espaces publics. « Avec la suppression du bitume et la plantation d’arbres, on parvient par endroit à ramener la température maxi de 40°C à 32°C », explique Benjamin Morille. Mais la chlorophylle seule ne suffit pas toujours. L’été, dans le Sud, la canopée des arbres à haute tige peut même avoir un effet contre productif au cours des nuits en enfermant la chaleur accumulée durant la journée comme le rappelle le paysagiste avignonnais Sébastien Giorgis. Autre interrogation quant à cette politique du « tout végétal » : la ressource en eau sera-t-elle aussi abondante dans trente ans dans les villes ? La réponse est dans la question...

La loi MOP contre nature ?

Enfin, dernier écueil de taille : la réglementation. « Celle-ci n’est pas vraiment adaptée à la mise en oeuvre de la nature en ville », note l’ingénieur. La loi MOP qui régit la maîtrise d’oeuvre n’a pas été pensée pour le vivant mais pour réaliser des objets finis, (voiries, bâti) et inertes. « Or un projet de paysage s’inscrit dans la durée, avec une gestion et un suivi indispensables », ajoute Benjamin Morille. En clair, la loi MOP n’évolue pas au rythme des végétaux... Parfois même, la réglementation joue contre le naturel : « un propriétaire a le droit de demander à ce que l’on fasse couper une branche d’un arbre, même classé, qui déborde sur sa propriété », rappelle l’ingénieur. La loi, elle-même, fait fi de la composition végétale, au risque de l’absurde : « Pour le législateur, un mètre carré de toiture végétalisée est égal à un mètre carré de forêt », souligne le fondateur de Soleneos.

Heureusement, la nature retrouve peu à peu sa place dans les règlements d’urbanisme locaux. De nombreuses villes imposent ainsi des permis de végétaliser ou des pourcentages de végétation de pleine terre dans leurs PLU. Et des règlements de Zac imposent des limites de construction à une distance supérieure à la projection du houppier*.

Ce constat décline une méthode : les solutions aux ICU sont aussi multiples que les causes.

« Dans les îlots aussi denses que minces où les logements ne sont pas traversants et où les ruelles sont dépourvues de grandes ouvertures, les réponses passent par la création de failles dans le bâti qui agissent comme des puits dépressionnaires laissant passer l’air dans l’espace », explique Benjamin Morille.

Trois secteurs test dans Marseille

Les bureaux d’études ont ciblé trois secteurs tests dans le centre de Marseille : Noailles, Puget et la porte d’Aix. Avec à chaque fois une série de solutions adaptées au contexte micro-local. « L’objectif était de trouver des solutions en matière de construction et d’urbanisme permettant d’atténuer les effets du changement climatique et de favoriser une meilleure qualité environnementale en ville », avance Benjamin Morille. Ces simulations réalisées avec l’outil « Solene Microclimat » croisent différentes données influant sur le microclimat local : la végétation, l’ensoleillement, la gestion de l’eau, l’aéraulique (circulation d’air), l’inertie des matériaux, la forme urbaine, etc. En a découlé une feuille de route à horizon 2030 articulée autour de plusieurs axes de transition proposant différentes réponses comme une typologie des rues méditerranéennes, un vadémécum pour désimperméabiliser la ville (ou ville éponge), la création d’îlots démonstrateurs... Autant de pistes vertes qu’il appartient désormais à la collectivité de mettre en pratique dans ses politiques.

* Le houppier est l'ensemble des branches d'un arbre qui sont placées en haut du tronc.

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