AccueilDroit et chiffreArnault Chapuis : « On peut se moderniser mais il faut garder l’essentiel, la relation humaine »

Arnault Chapuis : « On peut se moderniser mais il faut garder l’essentiel, la relation humaine »

Me Arnault Chapuis et Me Emmanuelle Orta deviendront le 1er janvier prochain bâtonnier et vice-bâtonnier du barreau des Alpes-de-Haute-Provence. Un duo dynamique et engagé en guise de réponse à la crise des vocations.
Arnault Chapuis : « On peut se moderniser mais il faut garder l’essentiel, la relation humaine »
H. Saveuse - Arnault Chapuis et Emmanuelle Orta entendent défendre avec énergie leur profession.

Droit et chiffreAlpes-de-Haute-Provence Publié le ,

TPBM : Me Chapuis, après des études d’histoire et de sciences politiques à Aix-en-Provence, vous vous orientiez vers le journalisme. Cependant, en 2009, vous choisissez finalement d’enfiler la robe, comme votre père avant vous. Pourquoi ce changement de parcours ?
Arnault Chapuis: J’ai vu mon père [Michel Chapuis, NDLR] commencer très tôt le matin, rentrer très tard le soir et ne pas avoir beaucoup de vacances. Enfant, je n’avais pas le désir d’être avocat. C’est pour cela que j’ai fait des études d’histoire au départ. C’est plus tard, lorsque j’ai eu ma fille en 2004, que j’ai commencé à travailler au cabinet avec mon père. Au contact des dossiers j’ai eu envie d’aller voir ce qui se passait au palais de justice pour pouvoir y plaider. C'est de cette façon que j’ai passé le concours d’avocat.
En sortant de la faculté j’étais publiciste, je faisais du droit public. Aujourd’hui, j’ai une clientèle constituée de communes et de collectivités territoriales mais mon activité principale c’est du civil, du pénal. Je me considère comme généraliste, ce que je ne considère pas de façon péjorative loin de là : nous sommes dans notre cœur de métier, l’humain, être généraliste demande d’être pointu sur tous les sujets, d'être toujours en veille. 

Me Orta, quel est votre parcours ?
Emmanuelle Orta : J’ai fait une maîtrise de droit, carrières judiciaires sciences criminelles. Je me suis ensuite inscrite à l'Institut d’études judiciaires d'Aix-en-Provence pour préparer l’examen d’accès à l’école d’avocat où je suis entrée. J’ai prêté serment en 2002.
Au départ, je voulais travailler dans la police, le travail d’investigation me passionnait. Cependant, on m’a dit, avec peu de délicatesse, que courir en talons aiguilles ce n’était pas possible. Je vous laisse apprécier... J’ai donc poursuivi mes études en droit en imaginant que cela m’ouvrirait d’autres portes.  On m’a ensuite dit que devenir avocate, sans être issu du milieu allait être difficile, du coup ça m’a motivée pour le faire. Bref, une construction dans la contradiction. Les bases de notre travail pour ainsi dire.

Pourquoi vous êtes-vous engagés pour la profession ? Quels seront vos principaux chantiers ?
A.C : En 2014, nous avons relancé l’UJA [Union des jeunes avocats, NDLR] : notre volonté était de défendre la profession au niveau local en priorité. Mon objectif est d’accompagner tout le monde. Dans un barreau à taille humaine, comptant une cinquantaine d’avocats, c’est l’essentiel. D’autant qu'il faut néanmoins faire face aux réclamations des clients, résoudre d’éventuels litiges entre avocats ou entre avocats et clients. Il faut aussi gérer les relations avec les différentes juridictions.
Nous devrons continuer d’accompagner la modernisation de la profession, une mutation accélérée par la Covid : cela a changé notre façon de travailler, le numérique a pris de plus en plus de place dans notre façon d’exercer.

E.O : Notre barreau étant de taille modeste, personne n'est dans l'anonymat. La plupart des avocats qui viennent de l’extérieur qualifient le nôtre de familial. On peut avoir des confrères isolés pour lesquels ce n’est pas toujours facile, encore moins depuis l’an dernier, mais nous sommes très attentifs aux besoins des autres. C’est important pour nous que tout le monde s’y sente bien.
Notre objectif c’est la proximité. Alors c’est vrai que le numérique prend de plus en plus de place dans nos pratiques mais il me semble que l’on perd aussi en accessibilité au conseil, au droit, au tribunal.

A.C : Saisir un tribunal par internet ça déshumanise. Je pense que l’avocat est le dernier rempart d’humanité dans la justice et il doit le rester. On peut se moderniser mais il faut garder l’essentiel, la relation humaine. Ce doit être la priorité.

Emmanuelle Orta et Arnault Chapuis forment un duo à la tête du barreau des Alpes-de-Haute-Provence. (Crédit : H. Saveuse)

Comment se portent les avocats de votre barreau ?
A.C : Le moral est meilleur mais ils sont fatigués. L’exercice 2020 a été difficile. La grève et le confinement ont puisé dans les trésoreries. Certains cabinets ont dû faire appel au PGE [prêt garanti par l'Etat, NDLR]. Mais aujourd’hui, la vie économique du département repart et notre activité également. Nous comptons sur le dynamisme de notre barreau dont la moyenne d’âge doit être de 40 ans pour rebondir. Et nous avons également constaté que la taille de notre barreau nous a permis, pendant la crise de la Covid-19, d’être plus agiles. Notre rôle sera d’être un facilitateur pour permettre  à tous les avocats de retrouver une activité stable.

Uniques candidats à l’élection de bâtonnier, constatez-vous une crise des vocations ?
A.C : Oui. C’est difficile d’y aller car cela représente à la fois du travail supplémentaire mais aussi des responsabilités. Et puis il y a aussi une crise des vocations dans la société dans laquelle nous vivons, les avocats n’y échappent pas. C’est une activité bénévole qui impacte aussi la vie personnelle, familiale. On en avait déjà parlé il y a deux ans mais nous ne nous sentions pas forcement d’y aller. Cette année, nous étions prêts.

Le binôme bâtonnier/vice-bâtonnier est une organisation plutôt récente sur ce barreau. L’objectif était-il la parité ?
E.O : Pas du tout. Notre binôme vient de nos affinités. C’est un regroupement de personnalités. Le principe du binôme était plus souvent utilisé dans les grands barreaux : Paris, Lyon, Marseille. Mais nous avons fait ce choix, comme Me Coljé avant nous, d’y aller à deux car la charge de travail est considérable. Aujourd’hui, plus personne ne veut y aller seul. Cela permet aussi à nos confrères de toujours avoir un interlocuteur : nous suivrons les dossiers à deux. Nous n’avons pas déterminé de domaines réservés. L’idée est vraiment de travailler en complémentarité de façon intuitive. Et puis nous avons encore quatre mois pour tout mettre en place.

Me Chapuis, vous dites volontiers que l’avocat est mené à l’usure par l’empilement des mesures. Quelle est, selon vous, la bonne méthode ?
A.C : L’exaspération vient du fait que les réformes touchent essentiellement à la forme. Nous avons eu la réforme du tribunal judiciaire, nous connaissons depuis neuf mois la réforme de la procédure de divorce, nous avons connu la réforme de la cour d’appel et nous avons l’impression que l’on nous met beaucoup de bâtons dans les roues pour des questions procédurales, en abordant de moins en moins les questions de fond. Aujourd’hui, lorsque nous ouvrons un dossier, nous allons consacrer énormément de temps à l’aspect formel mais le fond est relégué au second plan, c’est dommageable pour le justiciable. Les contentieux de responsabilités d’avocats, concernant les sinistres, représentent le plus souvent des procédures devant les cours d’appel, parce que tels délais ou telles formes n’ont pas été respectés. Les dossiers ne sont pas forcement jugés sur le fond. Ce qui est dérangeant, c’est que les justiciables restent avec leurs litiges. Nous avons souvent l’impression d’un cycle sans fin.

E.O : Ces réformes ont des vocations budgétaires au niveau de l’Etat, il ne faut pas se voiler la face. La justice est quand même un piller de la société et je pense que ces économies sont vraiment préjudiciables à la vie en société, aux citoyens. Ces réformes mettent également en difficulté des juridictions qui sont déjà en manque de moyens. Dans notre département, on manque des greffiers, d'une personne au parquet. Ils perdent un temps fou à revérifier les logiciels, à former le personnel au lieu de bien faire avec les moyens présents. Nous passons trop de temps à gérer de l’administratif, plutôt que le judiciaire et le contentieux. Les réformes sont faites par des gens qui ne sont pas sur le terrain.

A.C : Si le contrat social est mis à mal, à terme, c’est la société qui peut être mise à mal. On nous annonce une hausse du budget de la justice mais on part de tellement loin. Il faut aussi que ces fonds supplémentaires permettent de traiter les dossiers sur le fond. Plutôt que de mettre des postes administratifs, il faut installer des magistrats. Au dernier budget, de nombreux auditeurs de justice ont été recrutés, ce ne sont pas des magistrats. Ils sont une aide mais ce n’est pas suffisant. La réalité aujourd’hui, c’est qu’il ne peut pas y avoir d’audiences supplémentaires car il manque des greffiers. Juger avec trois ans de retard n’a plus d’intérêt : quel est le sens de la peine ? Ces réformes prennent du temps de l’argent au détriment du justiciable le plus souvent. Je le regrette.

La réforme des retraites a été stoppée avec la crise sanitaire. C’est une réforme de moins ?
A.C : On s’attend à ce que ce sujet soit remis la table à la période post-présidentielle et on sera fermement opposé à ce qui avait été présenté précédemment. Le barreau est monté à Paris à plusieurs reprises. Nous avons manifesté localement aussi. Nous ne sommes pas prêts à concéder quoi que ce soit à ce sujet. Notre mobilisation dépendra aussi de la base, de nos confrères. Les mouvements de grève sont décidés en assemblée générale.

Comment est vécue la concurrence des avocats des départements voisins qui viennent plaider dans le département ?
A.C : Trop souvent des clients font appel à des avocats venus de l’extérieur. C’est une tendance qui se poursuit mais globalement la majorité souhaite que tout se traite en local. Il faut que les gens comprennent que la délocalisation signifie aussi la perte du service public au niveau local. L’aide juridictionnelle n’est pas un vain mot. A chaque fois, ce seront les plus démunis qui en pâtiront, tous ceux qui ne pourront pas se déplacer ou payer des avocats parisiens ou autre.

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