AccueilArchitectureAix-en-Provence : Rendre les ors d’antan aux Deux Garçons

Aix-en-Provence : Rendre les ors d’antan aux Deux Garçons

Le 30 novembre 2019, la célèbre brasserie du cours Mirabeau d’Aix-en-Provence Les Deux Garçons, communément appelée « Les 2G », a été ravagée par un incendie. Un an et demi plus tard, les travaux sont toujours en cours.
Aix-en-Provence : Rendre les ors d’antan aux Deux Garçons
Daniel Kapikian - Le chantier est en cours depuis septembre 2020.

ArchitectureBouches-du-Rhône Publié le ,

Depuis un peu plus d’un an, les travaux avancent sur le chantier de l’hôtel Gantès, inscrit à l’inventaire supplémentaire des bâtiments historiques. Il abritait la brasserie Les Deux Garçons, « Les 2G », ravagée par un incendie en novembre 2019. Eric Hampartzoumian, propriétaire des lieux, a confié la mission de restauration, voire de reconstruction, à l’agence d’architecture marseillaise Fabrica Traceorum, spécialisée dans la restauration des monuments historiques. 

En raison de l’enquête et du placement du lieu sous scellés, Corrado De Giuli Morghen, architecte du patrimoine associé chez Fabrica Traceorum, n'a pu commencer réellement sa mission qu’à compter de juillet 2020.

Lors de sa première visite, il constate que les deux premiers étages ont été complètement détruits, notamment les décors des salons qui étaient inscrits. Quant aux bâtiments, ils ont subi des chocs importants chocs, occasionnant des dégradations structurelles inquiétantes. « Nous avons déposé un permis de construire concernant les travaux de consolidation à la fois très urgents et définitifs. Ce qui signifie que ce que nous avons construit sera utile et nécessaire pour la reconstruction et la restauration de l’immeuble. En septembre 2020, nous avons procédé à l’étaiement du bâtiment qui commençait à se fissurer, à se fracturer. Il y avait un risque important sur la stabilité de l’ouvrage », explique Corrado De Giuli Morghen. Cette intervention a pris du temps, quelque trois mois, car il a d’abord fallu décontaminer les lieux des restes de l’incendie tout en mettant en place les étais au fur et à mesure. Un travail qu’il a fallu mener en concertation avec la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) et la Ville d’Aix-en-Provence.

La façade des Deux Garçons avant l'incendie. (Crédit : Martine Debette) 

Un chantier qui livre des informations

« Au printemps 2021, nous avons enchaîné avec les travaux de consolidation des murs de refends, autrement dit l’épine dorsale. Nous sommes toujours dans un travail de consolidation structurelle qui est effectué avec une attention importante, surtout pour ce qui concerne la recherche de vestiges et d’éventuels éléments, de décor notamment, ayant résisté à l’incendie. Nous avons récolté un grand nombre de bouts de plâtre, de corniches, des dorures que nous avons répertoriés pour avoir une idée précise du profil qu’il faudra redonner. Ce qui nous permettra de restituer les salons à l’identique. C’est un travail très minutieux », explique l’architecte du patrimoine.

En parallèle, un diagnostic général, patrimonial, technique et historique a été établi avec un archéologue. Il a permis de dater les matériaux :

« Nous savons exactement quand chacune des poutres a été coupée. Nous avons appris que le plancher a été réalisé avec des bois qui proviennent en partie de l’immeuble qui existait avant la construction de l’hôtel de Gantès, en 1665. A l’époque, il y avait alors une petite auberge qui a été démolie. En en accord avec le préfet, nous en avons récupéré les poutres, dont certaines datent de 1596. Nous pensons que la surélévation date d’avant la Révolution car nous avons trouvé des bois de charpente coupés en 1780 », révèle Corrado De Giuli Morghen.

Une restitution de bon ton

Les recherches minutieuses ont donc apporté une connaissance historique des lieux, une datation des matériaux, ainsi que des bribes de décor teints qui serviront de repère pour une restitution plus authentique des couleurs murales d’origine du salon. « Les couleurs évoluent et se fanent avec le temps. Nous avons retrouvé les tonalités initiales, la fraîcheur des dorures et le vert très printanier, plus frais que celui que les Aixois ont connu, de ce bistrot installé en 1830 qui, auparavant, était un Cercle comme il en existait au XVIIIe siècle », précise l’architecte qui aime mettre en parallèle l’histoire du bâtiment et son évolution au fil du temps.

Corrado De Giuli Morghen travaille actuellement à la consolidation structurelle des maçonneries. La prochaine étape est de concevoir et déposer, au plus tard à mi-septembre 2021, le permis permettant de consulter les entreprises et, peut-être dès le printemps 2022, de démarrer les travaux de restauration proprement dits : les espaces (et pas uniquement les structures) avec les menuiseries, les couvertures, les façades, ainsi que les décors du rez-de-chaussée et du premier étage.

Fabrica Traceorum, agence d’architecture spécialisée dans la restauration des monuments historiques, a été choisie pour mener cette mission de restauration. (Crédit : Daniel Kapikian) 

Des cendres aux ors

Le projet que l’architecte a proposé, à la fois au propriétaire et à l’Etat, a consisté à retrouver la logique de l’hôtel. Il possédait un grand escalier central, coupé dans les années 1970-1980. L’objectif est de le restituer sur toute sa hauteur. Un autre escalier, de service, sera également érigé près de l’ascenseur, ce qui permettra l’accompagnement des fluides et la circulation servante.

« Dans cet ensemble, on retrouvera des dispositions effacées au fil des multiples travaux et bricolages successifs. Je pense qu'à la fin de ce chantier, l’hôtel de Gantès sera au plus près de ce qu’il était lors de l’ouverture de la brasserie les 2G », précise Corrado De Giuli Morghen.

En attendant la fin des travaux, il y a encore du pain sur la planche : le travail du plâtre, les travaux de menuiseries (fenêtres et intérieur), la dorure à la feuille, la miroiterie, la lustrerie, etc. L’architecte concède la possibilité de se laisser une marge de liberté, notamment dans le salon de l’étage (qui n’est pas protégé) en ajoutant une touche de fantaisie tout en conservant l’ambiance d’origine. Le seul plancher, assez fabuleux et datant du XVIIe siècle, qui n’a pas brûlé et est toujours en place sera conservé.

Des découvertes mises à jour

Si l’incendie a détruit certains éléments de l’histoire de l’hôtel de Gantès, il en a livré d’autres. Par exemple, une cour de service qui sera restituée, sur deux niveaux, pour donner plus de lumière dans les pièces les plus éloignées des façades.

« Nous avons étudié sa typologie pour pouvoir extraire les dispositions initiales et les restituer. C’est un peu compliqué car il ne reste pas grand-chose. Mais c’est aussi un défi. Nous avons pu accéder à des informations relatives aux maçonneries, par exemple, qui étaient protégées par les décors. Ceux-ci ayant disparu, nous avons trouvé des dispositions avec des bois horizontaux posés dans les murs porteurs et qui avaient sûrement une fonction parasismique. Ce dispositif ancien permet, par les qualités de résistance au frottement entre les matériaux différents que sont les maçonneries et les bois, de maintenir des maçonneries traditionnelles en cas de séisme. Les séismes sont des contraintes horizontales alors que les bâtiments savent très bien répondre aux contraintes verticales de la gravité. Et ces bois qui sont noyés dans les maçonneries permettent de rigidifier, presque de contremarquer les maçonneries. Ce sont de petites découvertes techniques qui pour nous sont très importantes et permettent aussi de mieux comprendre le tissu architectural aixois », observe Corrado De Giuli Morghen.

Des entreprises très spécialisées

Reconstruire des éléments protégés qui ont disparu et les restituer comme à l’origine, c’est faisable grâce à un réseau d’entreprises très spécialisées, qualifiées en restauration, voire en restitution de monuments historiques. « Souvent, nous avons des informations documentaires iconographiques pour des éléments de décor. Pour restituer l’essence même de ces décors, nous devons replacer des parties de ceux-ci. Tous les corps de métiers de l’artisanat d’art à la française, qui est très bien représenté dans notre région, seront à l’œuvre. De très belles entreprises et des artisans extraordinaires », explique Corrado De Giuli Morghen.

Le montant des travaux n'a pas été estimé pour l'instant. (Crédit : Daniel Kapikian) 

Si dans la démarche de l’architecte, il y a bien sûr la remise en état du bâtiment après incendie, il y a aussi la découverte de techniques, de technologies de l’époque qui n’ont rien à voir avec ce qui se pratique aujourd’hui et qui, pourtant, fonctionnaient plutôt bien. Son objectif est de les maintenir en place en les accompagnant de techniques contemporaines, comme les planchers connectés. Ou les maçonneries qui sont consolidées avec des pierres plutôt qu’avec du béton alors que, dans le même temps, des tirants sont utilisés pour assurer les consolidations. « Nous avons eu la chance que le propriétaire soit dans une démarche patrimoniale. Lorsqu’il nous a confié cette mission, je lui ai dit que notre métier était de restaurer les bâtiments dans les règles de l’art. Sa vision est pertinente, nous, nous apportons nos connaissances », souligne Corrado De Giuli Morghen. 

Partage
Envoyer à un ami
Connexion
Mot de passe oublié ?